Le rôle de la CSTI pour la société... en 10 minutes.

Publié par EchoSciences Provence-Alpes-Côte d'Azur, le 29 octobre 2021   83

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Discours d'inauguration prononcé le 21 septembre 2021 dans les salons d'honneur de la Préfecture de Région Provence-Alpes-Côte d'Azur à l'occasion du lancement officiel de la Fête de la Science 2021 - 30 ans.


Si personne ne me demande ce qu’est la culture scientifique, je sais ce qu’elle est ; et si on me le demande et que je veuille l’expliquer, je ne le sais plus. Il en va ainsi de la CSTI, la Culture Scientifique, Technique et Industrielle, et de son rôle dans la société, comme il en va du temps ou de toutes ces choses qui nous sont totalement évidentes : ce sont les plus difficiles à expliquer. Or c’est ce qu’il me faut faire maintenant. Et je n’ai en outre que 10 minutes pour le faire.

10 minutes, c’est très court. Pourtant, pendant les 10 minutes de cette présentation, plus de 20 millions de tonnes de CO2 auront été rejetées dans l’atmosphère, alimentant les causes du réchauffement climatique d’origine anthropique. Entre 250 et 300 hectares de forêts auront disparu, un élément parmi tant d’autres de la dégradation des écosystèmes. Le réchauffement climatique et la dégradation des écosystèmes sont eux-mêmes impliqués dans la vague d’extinction de masse actuellement subie par la vie sur Terre, faisant qu’une espèce aura probablement disparu pendant que je vous parle. Ces perturbations majeures des écosystèmes nous impactent de multiples façons. Par exemple, elles rendent quasiment inéluctable la survenue d’autres pandémies que celle que nous vivons, quelle que soit l’origine de cette pandémie actuelle. 10 personnes vont mourir de la Covid pendant ces 10 minutes. Cela pourrait être bien pire mais heureusement, environ 100 000 personnes se feront vacciner avec l’un des vaccins mis au point dans un temps extraordinairement court et qui contribuent à contenir l’ampleur de cette épidémie. Ainsi, bien qu’étant la pire pandémie rencontrée par l’humanité depuis longtemps, son bilan annuel restera environ dix fois inférieur à celui des victimes de la pollution de l’air, puisqu’entre 100 et 200 personnes seront mortes dans le monde des conséquences de cette pollution pendant ces 10 minutes.

Ces quelques exemples d’enjeux majeurs auxquels nos sociétés sont confrontées ont au moins deux points communs. Le premier est qu’ils mobilisent tous des connaissances scientifiques à la fois extrêmement solides, mais aussi extrêmement complexes, donc très difficiles à bien comprendre. Or, comme la plupart des pays occidentaux, nous fonctionnons sous le régime de la démocratie, c’est-à-dire un système de gouvernement dans lequel le pouvoir est exercé par l'ensemble des citoyens. C’est donc à nous tous collectivement, et à celles et ceux que nous élisons pour nous représenter, qu’il appartient de faire face à ces enjeux. Aucun n’est bien sûr strictement scientifique, tous comportent d’importantes dimensions politiques, éthiques, morales. N’aborder ces problématiques majeures que par le prisme de la science relèverait donc d’un scientisme naïf, stérile voire délétère. Mais ne pas tenir compte, ou mal tenir compte, de toutes les connaissances scientifiques à ces sujets, dans toute leur complexité, est tout autant voué à l’échec. Science sans conscience n’est que ruine de l’âme, mais conscience sans science l’est tout autant. C’est pourquoi l’existence d’une culture scientifique extrêmement solide pour l’ensemble des citoyens, et sans doute plus encore pour leurs élus, est d’une importance capitale pour faire face aux crises auxquelles nous sommes confrontés.

Le second point commun des enjeux que j’ai pris en exemple, à dessein, c’est de correspondre à des situations de crise. Or, s’il est légitime de souligner à quel point la culture scientifique est importante pour contribuer à la gestion de ces crises par nos démocraties, il serait facile de considérer, en une sorte de symétrie, que cette culture perdrait de son importance hors des périodes de crise. Nous aurions là, finalement, pour la culture scientifique, c’est-à-dire la transmission et le partage des connaissances, l’équivalent du court-termisme utilitariste qui sévit malheureusement bien trop dans la recherche, c’est-à-dire dans la production de ces connaissances. Or, tout comme il ne peut y avoir de recherche de qualité autrement que sur le temps long, l’existence d’une culture scientifique de qualité, partagée par le plus possible de citoyens, repose également sur une pratique, une imprégnation sur le temps long. Par exemple, de même que lorsque survient une pandémie provoquée par un coronavirus, il est trop tard pour regretter d’avoir délaissé pendant de longues années les recherches fondamentales sur ces virus, il est également trop tard pour que, dans leur grande majorité, les citoyens disposent d’une culture scientifique suffisante pour leur permettre de bien appréhender, dans toute leur complexité, tous les enjeux que cette crise pandémique soulève, toutes les incertitudes scientifiques, et jusqu’au mode même de fonctionnement de la recherche. Nous ne pouvons malheureusement que constater les conséquences de ces retards, tant en recherche qu’en culture scientifique, et les nombreux et regrettables errements que l’on a pu observer depuis un an et demi sont autant de symptômes traduisant le fait que beaucoup trop de nos concitoyens ne disposent pas d’une culture scientifique suffisante, malgré tous les efforts faits en ce sens.

La première raison pour laquelle il est primordial que la culture scientifique soit aussi solide que possible est donc de permettre aux citoyens d’être armés au mieux pour comprendre les situations de crise auxquelles nous sommes confrontés. Mais pour essentielle qu’elle soit, cette première raison pour laquelle la culture scientifique est un enjeu majeur de nos démocraties, ne doit pas en occulter deux autres, peut-être plus importantes encore. Pour comprendre la seconde de ces raisons, rappelons brièvement, d’après Guillaume Lecointre, les principaux fondements de la démarche scientifique. Par pétition de principe, les réponses aux questions que se pose la science ne se trouvent ni dans les textes préexistant au processus de recherche scientifique, qui pourraient être des textes dits révélés, ni dans les injonctions provenant d’une métaphysique, d’une idéologie ou d’une politique quelles qu’elles soient. Une telle posture affirme d’emblée l’indépendance de la science par rapport à tout pouvoir idéologique, économique, politique, religieux, etc. Ensuite, le respect des lois de la logique est une condition indispensable de la démarche scientifique. Ces lois de la logique sont universellement admises quelles que soient les conceptions métaphysiques des individus, leurs origines, leurs civilisations. Elles fondent le caractère universel de la science. Ces lois de la logique s’appliquent sur des objets réels qui sont accessibles par l’observation ou l’expérimentation. Enfin, un autre pilier de la démarche scientifique est la reproductibilité, des résultats, des observations, des expériences, qui se produit dans le cadre d’un dialogue, qui peut être un véritable débat non consensuel, et qui finit par aboutir, à terme, à la production d’une connaissance objective car elle est indépendante du ou des scientifique(s) qui l’ont formalisée, et a été validée collégialement. Une connaissance scientifique est donc au final objective et universelle.

Ainsi, par l’évacuation autant que possible des sources de subjectivité, par l’application des seules lois de la logique pour gouverner ses raisonnements et par la pratique permanente du débat contradictoire argumenté et rationnel aboutissant à la production d’une connaissance validée non par une personne, ou un groupe de personnes influentes, mais par le collectif dans son ensemble, la pratique de la recherche, la démarche scientifique, par bien des aspects, est une des manifestations les plus abouties de l’exercice de la démocratie.

Ainsi, plus les citoyens, et les élus qui les représentent, seront familiers de la démarche scientifique, plus ils seront éclairés, riches de connaissances, capables d’analyse, d’objectivité et d’esprit critique, débarrassés des subjectivités de tous les dogmatismes, débarrassés de toutes les peurs provoquées par l’irrationnel, et mieux la démocratie fonctionnera. Parce qu’elle crée, entretient et améliore toutes ces aptitudes, la culture scientifique, technique et industrielle est donc un facteur essentiel à la bonne santé d’une démocratie, au-delà même des enjeux scientifiques si nombreux auxquels nos sociétés sont confrontées.

Enfin, il existe une troisième raison qui rend la culture scientifique si importante. Cette raison, c’est celle qui a poussé nos lointains ancêtres à tailler les premiers outils en pierre, à maitriser le feu, puis plus tard à domestiquer plantes et animaux, celle qui nous pousse aujourd’hui à explorer Mars, celle qui habitait Archimède, Pythéas, Hypatie d’Alexandrie, Al-Khwarizmi, Johannes Kepler, Charles Darwin, Marie Curie, Albert Einstein, Barbara McClintock et tant d’autres, connus ou non, qui ont tous contribué à repousser inlassablement les frontières de la connaissance humaine. Cette raison, c’est cette soif inextinguible de comprendre, de découvrir, d’apprendre, qui est une caractéristique si singulière de notre espèce et qui est la source de tout notre savoir, de toute notre connaissance. Or, la connaissance aux mains d’une minorité est un instrument de pouvoir, de domination, voire d’oppression. Mais partagée par tous, c’est un instrument d’émancipation, de liberté et d’égalité. Cette troisième raison, c’est donc cette évidence que toutes les connaissances sont faites pour être partagées par tous, pour tous. Ce partage du savoir, c’est ce qui anime le réseau de CSTI de notre région, un réseau extrêmement dynamique, d’une richesse et d’une variété remarquable, et qui est unique en France par son ampleur et sa structuration. Ce partage du savoir, c’est ce que célèbre la Fête de la Science depuis 30 ans.


François Marchal
Président du Comité Etat Région pour la Culture Scientifique Technique et Industrielle
Chargé de recherche CNRS

UMR 7268 ADES - Anthropologie Bioculturelle, Droit, Ethique et Santé
Université d'Aix-Marseille / CNRS / EFS
Faculté des Sciences Médicales et Paramédicales - Secteur Nord
CS80011 - Boulevard Pierre Dramard - 13344 Marseille cedex 15 - FRANCE