Entretien avec Corentin Legras, doctorant à l'EHESS (Campus Marseille)

Publié par EHESS - Campus Marseille, le 15 décembre 2021   76

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En septembre 2021, l'École doctorale de l'EHESS a attribué 35 contrats doctoraux.

Parmi ces derniers, Corentin Legras, dont le projet de thèse s'intitule : « Des familles à l’épreuve de l’inceste : Trajectoires institutionnelles des mineurs auteurs de violences incestueuses et reconfigurations des liens familiaux ». Thèse en préparation depuis 2021 sous la direction d’Agnès Martial (Centre Norbert Elias/CNRS). École doctorale de l’EHESS.

Entretien réalisé par Audrey Rouy, service communication de l'EHESS

Qu'avez-vous étudié avant la préparation à votre doctorat ?

 Après deux années de classe préparatoire A/L (Hypokâgne / Khâgne) à Paris, je suis entré au CELSA Paris-Sorbonne. J’y ai eu l’opportunité d’étudier un semestre à l’Université de Montréal, ou j’ai commencé à m’intéresser aux sciences sociales. J’ai ensuite intégré le master Études de genre de l’EHESS.

Pourriez-vous nous raconter votre projet de thèse ?

En anthropologie de la parenté, mon projet de thèse porte sur les familles à l’épreuve de l’inceste entre mineurs. L’enquête se fonde sur l’observation des trajectoires institutionnelles de jeunes auteurs de violences incestueuses, et sur la description des reconfigurations des liens familiaux que ces parcours induisent. Ma recherche articule ainsi l’étude du travail social sur l’inceste, et l’étude de l’inceste comme évènement biographique entre personnes apparentées.

Le cœur de l’enquête réside dans le fait de rendre compte des mutations des pratiques de parenté, initiées par la révélation, puis la prise en charge, de l’inceste. Il s’agira d’observer les effets de la parole : que se passe t-il lorsque les membres d’une famille sont contraints, institutionnellement, de faire face à l’inceste, de le « dire », de « faire avec », sans attendre qu’une dizaine d’années ne se soit écoulée après les faits ? Qu’est-ce que cela permet de saisir de l’articulation des rapports de genre et d’âge entre enfants de la fratrie et entre collatéraux, et des normes sociales produites et transmises au sein de la famille ?

Le questionnement sur les définitions de l’inceste et de la parenté conduit à s’interroger sur celles de l’enfance et des sexualités. L’existence des adolescents incesteurs révèle des contradictions entre les représentations de « l’innocence sexuelle » des enfants et leurs capacités à exercer des violences. Une approche biographique des trajectoires, institutionnelles mais aussi intimes, de ces mineurs, interrogera ces contradictions pour mieux comprendre l’émergence des violences incestueuses.

Pourquoi faire de la recherche et qu'est ce qui vous anime ?

En anthropologie, l’inceste est étudié en tant que pratique transgressive depuis seulement une quinzaine d’années. Longtemps perçu comme fait minoritaire et monstrueux, il est maintenant bien connu comme ensemble de violences sexuelles, et comme phénomène de société de large ampleur. Travailler sur les violences incestueuses commises par des mineurs répond à des enjeux de société, de judiciarisation et de santé publique très contemporains. 

Personnellement entouré de membres d’associations de défense des droits, de psychologues et de travailleurs sociaux spécialisés dans l’enfance, mes premiers échanges sur le sujet ont été marqués par la banalité des faits incestueux, et par leur enchevêtrement dans un ensemble de violences intra et extra-familiales, dans lesquelles ils se diluent parfois.

Concevoir l’angle des mineurs auteurs d’inceste m’a demandé de creuser la question auprès de mes proches, en récoltant leurs témoignages et les histoires des autres, jusqu’à obtenir un maillage dense de récits d’enfants d’origines multiples, violés ou agressés par leurs frères, leurs cousins, des adolescents de leur famille. Des témoignages où la violence incestueuse semble isolée, anomalie unique et silencieuse dans l’apparent équilibre familial. 

Ce projet de recherche est né de la conscience du contraste entre l’abondance des récits et l’invisibilité du phénomène social. Ce qui m’anime est de participer à dissiper ce contraste, en cherchant des éléments de compréhension.

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Titre du projet de thèse
Les familles à l’épreuve de l’inceste : trajectoires institutionnelles des mineurs auteurs d’incestes et reconfigurations des liens familiaux

Résumé
La thèse a pour objectif d’éclairer, en anthropologie, une dimension peu connue de l’inceste, à travers l’étude des situations impliquant des mineurs auteurs de violences incestueuses en France. Elle ouvre ainsi une perspective originale dans les recherches conduites sur les abus sexuels intrafamiliaux, en questionnant les définitions de l’inceste lorsqu’il est commis au sein d’une même catégorie d’âge – l’enfance –, en analysant le traitement institutionnel de ces actes incestueux et en décrivant les reconfigurations des relations familiales qui leur sont associées. La méthodologie est conduite en deux axes complémentaires : un volet institutionnel, informant sur les représentations de l’inceste et des mineurs auteurs qui structurent les prises en charges ; un volet intime et biographique, cherchant à restituer la singularité des trajectoires personnelles et familiales de ces jeunes, selon les discours qu’ils tiennent sur eux-mêmes et ceux portés par leurs proches. L’étude poursuit ainsi différents objectifs : mieux comprendre l’émergence de violences incestueuses à partir du cas des mineurs auteurs ; appréhender la manière dont ces incestes, et leurs prises en charge, orientent l’évolution des relations familiales ; éclairer de manière plus générale les représentations associées aux relations entre mineurs dans les familles contemporaines.