L'Europe, le berceau - à roulettes - de l'humanité ?

Publié par Gulliver - Membre du Réseau Culture Science PACA, le 4 mai 2020   1.1k

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La science entre recherche, vulgarisation et communication

Arte-TV, un gage de confiance pour les documentaires scientifiques ? 

En partie….

Nous allons ici explorer quelques  difficultés inhérentes à la médiation scientifique. Comment vulgariser des concepts scientifiques complexes pour les rendre accessibles à un public profane ? 

En nous basant sur le documentaire « L’Europe, le berceau  de l’humanité ? " diffusé sur Arte, nous proposons d’appliquer quelques pistes pour aiguiser le regard critique du spectateur et le rapprocher d’une démarche scientifique et objective. Et partageons au passage, pour les plus curieux, quelques connaissances sur les origines de l'Homme. 

Lecture article : 20 minutes environ

Plus de temps, documentaire non vu, envie d'être proactif ? 
Vous avez 75 minutes : documentaire (52min) + lecture article + vidéos didactiques ressources (2 x 1min30)
Vous avez quelques heures : programme de 75 minutes + expo ressource en ligne


La paléoanthropologie est une science récente, avec de nombreuses zones d’ombres souvent propices à tous types de spéculations, et la nature même de la recherche dans ce domaine (financement, zone de fouille…) limite l’analyse de nombreuses hypothèses. 

Ajoutez à cela la réalisation d’un documentaire, traduit de l’allemand au français, qui se doit d’être captivant, voire sensationnel (putaclic dirait-on dans d'autres sphères) pour conquérir un public large. Il faut donc éviter les scènes fades, les longueurs et le jargon, pourtant parfois nécessaires à la bonne compréhension du sujet. Finalement, posons-nous cette question : quelle perte d’information est « acceptable » pour permettre de transmettre la science au plus grand nombre ? 

Théorème de Marie Patch : le choix des mots,
le poke des photos

Les mots et les images, sources de malentendus

Le cas des dents : alors cet humain, un grand singe ou pas ?

Dans ce premier focus, c’est le choix des mots qui induit des idées fausses auprès du spectateur.  La méthode ne pose pas de difficulté (anatomie comparée, corrélation des formes, inductions, etc.), avec toutefois une réserve d’ordre phylogénétique, développée plus bas.

Certes, les dents fossiles, observées à l’aide des technologies les plus récentes, permettent de déduire un grand nombre d’informations sur l’individu porteur, son environnement, etc. (+ d'infos avec l'expo ? panneau "Faire parler les dents").

Prêtons toutefois attention à la voix off [15:57] « L’analyse révèle rapidement que ces racines ne ressemblent pas à celle d’un grand singe ». Sortie de son contexte, cette phrase va bien à l’encontre de l’hypothèse soutenue. L’Homme est un grand singe (+ d'infos avec l'expo ? panneau "La main des primates") : si cette dent ne ressemble pas à celle d’un grand singe alors cette dent n’appartient pas à celle d’un potentiel ancêtre de l’Homme ! Et puisqu’il s’agit de démontrer que cette dent montre une évolution vers un caractère humain (racine unique), alors le narrateur nous dit tout bonnement que l’Homme n’est pas un grand singe.  Naturellement, ce n’est pas la pensée de la chercheure, qui, elle, connaît la phylogénie. Cette probable erreur de traduction se prolonge dans la suite du commentaire, renforçant la confusion initiale.

Racines partiellement fusionnées de Graecopithecus


[16 :22] « C’est une caractéristique d’une racine de dent humaine »

[16 : 40] « Chez Graecopithecus nous avons donc des racines partiellement fusionnées, c’est-à-dire qui sont en train de fusionner et nous savons qu’il en est ainsi chez les humains » : bingo ! Cette dent qui ne ressemble pas à celle d’un grand singe pourrait être celle d’un pré-humain puisqu’elle tend à évoluer vers une forme plus humaine ! Graecopithecus passe, à travers les mots utilisés par le narrateur français, d’un statut de « pas grand singe » à humain, ce qui n’aide pas à la compréhension de la phylogénie.

Nous y reviendrons plus tard, laissons là les dents et intéressons-nous à une séquence risible sur le plan scientifique MAIS très émouvante sur le plan cinématographique (que ne lit-on pas dans le regard d’une guenon ?).

Une séquence à fort potentiel émotion : Jany la guenon prépare-t-elle une leçon d'anatomie comparée ?


La guenon, c’est le pied : pourquoi nous "ment"-on ?

Art pariétal moderne ? Monkey Banksy style

Cette séquence [26 :00 – 29 :10]  est étonnante. La bipédie peut parfois en effet être un critère pertinent pour replacer un singe ancien dans l’arbre… de l’évolution. Nous y reviendrons plus bas à propos du principal biais de documentaire, il porte en effet sur la bipédie. Mais ici, dès la pratique et l’expérience, les bases même de la démarche scientifique sont bafouées.

Il s’agit donc de pratiquer, une nouvelle fois, l’anatomie comparée : empreinte ancienne versus empreinte actuelle pour estimer la bipédie des empreintes crétoises.


Mais pour ce qui concerne l’empreinte actuelle, quelle empreinte… Manifestement, Jany, la guenon, n’est pas emballée, elle, par l’expérience. Qu’à cela ne tienne, on l’aide un peu. Et en appuyant avec sa main sur son pied, la chercheure biaise totalement l’observation de l’empreinte. Artificiellement, la pression complémentaire de la main modifie les reliefs de cette empreinte.

Alors sachant que les laboratoires accèdent en un quart de seconde à de vraies empreintes de chimpanzé, réalisées dans les règles de l’art, pourquoi nous montrer cette séquence, qui, diraient certains, relève de la maltraitance animale ? (Aucune guenon n’a été maltraitée pendant ce tournage, ni pendant la rédaction de cet article.)

Parce que 3 minutes de guenon toute kawaï, c’est des images plus sympas que celle d’une austère recherche dans un ouvrage ou sur un ordi ? Très certainement, c’est le principe de l’émotion provoquée, également nécessaire à ce genre de films. (Même si, pour notre part,  nous adorerions y assister, on n’est pas dans un cours au Collège de France ou à Polytechnique, il s’agit bien de « divertissement »).  

Mais pour ce qui concerne la rigueur scientifique, c’est pas terrible. Il aurait été si simple, en voix off, de donner cette précision. Et quitte à avoir une guenon sous le coude, on en aurait bien profité pour comparer plus avant mains et pieds chimpanzé / humain (d’ailleurs, Jany l’a bien compris elle, qui a enlevé les lacets des chaussures de la chercheure : c’est quoi ce pied qui ressemble à rien dans ce truc moche en peau de mammifère ?). C’eut été une bonne leçon d’anatomie comparée pour le coup. Plutôt que nous prendre pour des lapins de la veille… (+ d'infos avec l'expo ? panneau "A chacun sa bipédie").

 

Anatomie comparée, mains et pieds de grands singes actuels. Illustration S. Michelard pour Gulliver


Pour continuer avec la bipédie, et en finir avec le choix des mots, le narrateur (la traduction) utilise régulièrement les termes humains et pré-humains. A bon escient en général. Ce ne sont que des mots. La limite entre pré-humains et humains, au plan scientifique, est totalement artificielle. Le terme humain est particulièrement polysémique : à raison d’un sens de ce mot par humain, on touche les 8 milliards d’occurrences. Pas mal non ? (+ d'infos ? vidéo "Buisson humain dans le temps" ; les espèces humaines sont en bleu).

C’est quoi un « être humain » ? Nous ne toucherons pas à la philosophie, sachez toutefois que pour certains scientifiques, la faible distance génétique entre les humains et les chimpanzés ferait de ces derniers des humains. Inversement, nous avons tous appris que le « premier Homme », c’était Homo habilis. Que nenni, un « vulgaire » australopithèque mangeur de viande pour certains paléoanthropologues (très minoritaires, certes). Il s’agit ici de dépendance aux arbres, c’est une autre histoire… 

Ajoutons à cela que les scientifiques n’ont pas eu beaucoup de créativité pour nommer les espèces du clade des hominoïdes …. Hominina, homininés, hominidés, hominoïdes et hominoïdes…..Nous imaginons les difficultés qu’a rencontrées le pauvre traducteur (+ d'infos avec l'expo ? panneau "L’Homme en boîte").

 

Revenons à la bipédie pour la principale critique de l’argumentaire développé dans ce documentaire. Chez les primates ACTUELS, tout ce qui est bipède permanent est humain. C’était encore vrai il y a 2 Ma. C’était faux il y a 3,5 Ma. A cette époque, les bipèdes sont australopithèques, kenyanthropes, paranthropes, mais point d’humains sur la planète (en l’état actuel des données – 23 avril 2020 – 19h50 – on ne sait jamais…). Et c’est a priori archi faux il y a 7 Ma. Et Toumaï ? Allez, va pour un Toumaï « bipède », et avec lui, pour en finir définitivement avec LA bipédie, et enfoncer le clou, si on explorait LES bipédieS ?



Une idée fausse, mais claire et précise, aura toujours plus de puissance dans le monde qu'une idée vraie, mais complexe

Alexis de Tocqueville, philosophe et homme politique français, (1805 - 1859)



"On voit les éléments de façon manichéiste, noir ou blanc. Nous avons du mal à percevoir qu’il existe des hypothèses alternatives "

Jean-Jacques Hublin, paléoanthropologue français, (1953 -      )


Complexité des modèles, limites des métaphores

Bipède, vous avez dit bipèdeS, mais sont-ils humains ?

D'autres façons de marcher :


Portrait de famille : les grands singes actuels
(hominoïdes)

La poule, l’aigle, le T-Rex sont aussi bipèdes, certes… Oublions les dinosaures et concentrons-nous sur les mammifères, primates, à coccyx (dépourvus de queue), bref les grands singes. Parmi eux, aujourd’hui, une espèce bipède - l’Homme, les autres quadrupèdes (chimpanzés, gorilles, orangs-outangs).


Et le poète de constater que, lorsque les femelles des premiers font feu des DEUX fuseaux pour fuir un représentant mâle des seconds, le QUADRumane accélère vers les robes…


Photo: Christian Vinces / Shutterstock

A l’origine de TOUS ces grands singes, actuels ou plus anciens, des primates bien différents.  Quelques kilos, munis d’une queue, ils évoluent le long des branches dans la canopée dense. La queue se fait balancier, rétablit l’équilibre, la colonne vertébrale bien horizontale. Pour leurs descendants, TOUS les grands singes anciens ou actuels, vous, moi, Jany, Lucy, King-Kong, cette absence de queue n’est pas sans conséquence. A partir de populations de petits singes anciens, l’évolution explore d’autres voies. Quelques millions d’années plus tard, émergent des primates plus lourds, qui se déplacent de branches en branches : les grands singes. La colonne vertébrale est désormais aussi oblique chez certains groupes de primates. 

Cette morphologie « nouvelle » et inédite porte déjà quelques prémices de la bipédie, mais l’évolution elle-même ne le sait pas encore. Quelques millions d’années plus tard, a posteriori, les chercheurs se font démiurges (un comble) en nous révélant quelques bribes du récit de nos origines…

N'en déplaisent aux amateurs d'énigmes, et
au Sphinx, nous postulons ici que la tripédie
n'a jamais existé.

Ces primates de genres nouveaux arpentent la terre ferme plus régulièrement que leurs ancêtres, arboricoles quasi exclusifs. Leur diversité est nettement supérieure à la diversité actuelle, en particulier entre – 18 Ma et – 8 Ma. Brachiation, saut, tractage, bipédie ponctuelle, de nombreux modes de locomotion sur des voies évolutives différentes ont été explorés. Bref, de DEUX à QUATRE pattes, les grands singes ont pratiqué, et pratiquent encore, de nombreux modes de locomotions alternatifs (+ d'infos avec l'expo ? panneau "A chacun sa bipédie").


Homo sapiens est l’unique grand singe actuel anatomiquement spécialisé pour une bipédie mécaniquement très efficace, mais d’autres formes de bipédie ont probablement existé sur des lignées non humaines.

Anatomie mosaïque, l'Homme aussi...

LA bipédie ne fait donc pas l’Homme, ni au plan chronologique, ni au plan phylogénétique (classification des êtres vivants selon leur lignée évolutive, (+ d'infos avec l'expo ? panneaux "La main des primates" et "L’Homme en boîte"). Pourtant, les fossiles des grands singes ont longtemps été interprétés selon l’idée que la bipédie faisait systématiquement l’Homme, ce qui semble être le cas dans ce documentaire. De nombreux fossiles, dont Lucy, présentent une anatomie « mosaïque », certains traits les « rapprochant » de celle de l’Homme, d’autres de celle des autres singes.

Pour ce qui concerne les grands singes, et l’histoire évolutive plus récente de notre espèce, les réserves émises ici (dents et surtout bipédie) sont moins applicables. Les lignées ont divergé, vers une hyperspécialisation bipède en direction des humains à venir. Elles sont morphologiquement mieux identifiables et mieux documentées en fossiles.

 

Quelques maillons d’une chaîne à jamais inaccessible

Nous venons de le voir, vulgariser nécessite de simplifier. « En première approximation », et souvent même plus en détail, ce documentaire reste de bonne facture.

Vulgariser, expliciter la recherche scientifique nécessite également l’usage de métaphores. Par analogie, les termes issus du langage courant aident à faire émerger rapidement chez le néophyte des représentations simples plus ou moins proches des modèles scientifiques complexes. Mal explicitées, ces métaphores peuvent devenir la source d’idées fausses.

Il en va ainsi du « chaînon manquant », expression utilisée à plusieurs reprises ici. Cette expression fit florès au siècle dernier : un australopithèque, derrière un Homo habilis encore vouté à peine plus grand, qui suit un Homo erectus nu bien dressé, derrière un néandertalien vêtu de peau. Tous derrière, tous derrière et lui devant, Homo sapiens, l’Homme actuel, grand et droit, armé, en bout de ligne.  Tous bien alignés, on parle d’un modèle linéaire. Et en effet, selon ce modèle, chaque espèce décrite est un « chaînon manquant » entre deux espèces, l’une plus ancienne, l’autre plus récente.

 

Croquis : Charles Darwin
(1809 - 1882)

Mais en y regardant de plus près, cette ligne s’est révélée être un éventail. On évoque depuis le « buisson » humain (+ d'infos avec l'expo ? vidéo "Buisson humain dans le temps"). Le terme buisson évoque, par sa forme, celle du modèle actuel de l’évolution en général et humaine en particulier : une arborescence foisonnante d’espèces loin d’une chaîne unique d’espèces. Le modèle théorique est, en l’état actuel de nos connaissances et observations, bien établi. Trouver leur juste place aux fossiles dans ce modèle théorique est une aventure complexe. 


L’expression « chaînon manquant » nie par exemple le buissonnement évoqué plus haut à propos de la bipédie « Autrement dit, le schéma de nos origines se complexifie : la bipédie n’est plus l’apanage du genre humain, et les traits de nos ancêtres n’ont sans doute pas évolué linéairement, de ceux d’un hominoïde (grand singe – NDA) fossile jusqu’à ceux des humains actuels » (F. Marchal – réf. complète infra)

Plutôt qu’un « chaînon » manquant, chaque fossile découvert nous rappelle que ce sont les chaînes et les lignées qui sont manquantes (+ d'infos avec l'expo ? vidéo "Que nous disent les fossiles ?").


Orrorin et Lucy

Et dans le cas des grands singes, les fossiles se font particulièrement rares. Avant 6 Ma, ces primates fréquentent essentiellement les forêts tropicales, dont le sol est très peu favorable à la fossilisation. Les cadavres, squelettes inclus, sont rapidement dégradés, ne laissant aucune trace pour les paléontologues à venir. Parfois une ou quelques dents, quelques os érodés, même le fossile star Lucy est un squelette largement incomplet. Ainsi, les lignées des actuels chimpanzés et gorilles, qui ont évolué en milieu forestier parallèlement à la lignée humaine, sont très faiblement documentées en fossiles. 


Le modèle actuel 

Déjà largement dévoilé plus haut, voyons en cartes (Copyright : Camille Dégardin), le scénario général actuel d’évolution des grands singes. A nos lecteurs de 2050 : ce scénario, daté de 2020, ne tient pas compte des découvertes de fossiles et avancées théoriques réalisées depuis 30 ans. Merci par avance pour votre indulgence ! 

-25 Ma : plus anciennes traces fossiles de grands singes en Afrique, alors sous climat tropical- 18 Ma à – 11 Ma : la zone tropicale est déplacée vers le nord du globe. Les grands singes se répartissent sur les trois continents de l’ancien monde, ils se diversifient
- 18 Ma à – 11 Ma : la zone tropicale est déplacée vers le nord du globe. Les grands singes se répartissent sur les trois continents de l’ancien monde, ils se diversifient. 

(+ d'infos avec l'expo ? panneau "Forêts et grands singes")

- 8 Ma : les grands singes suivent la zone tropicale, qui se déplace vers le sud. Les espèces peuplant l’Europe actuelle migrent vers des climats plus favorables, en Asie et en Afrique

Après - 8 Ma, les migrations continuent. L’Europe sera bientôt vide de grands singes, avant le retour des hommes préhistoriques quelques millions d’années plus tard. En Asie, certaines espèces se maintiennent, en témoignent les actuels orangs-outangs. 

Issu d'une conférence de Brigitte Senut

A travers ces cartes, on constate en effet que les fossiles de grands singes datés d’environ 10 Ma (+/- 2 Ma) ont été découverts plus nombreux en Europe que sur les deux autres continents. Et que la dynamique climatique globale entraine des migrations de grands singes, probablement intercontinentales.


L’Europe comme berceau de l’humanité ? La question mérite en effet d’être posée, l’hypothèse argumentée. Le berceau est le lit d’un tout jeune enfant. La métaphore du berceau de l’humanité est souvent utilisée, plus généralement pour nommer l’Afrique. Il paraît clair que les sols et les grottes des continents du nouveau monde n’apporteront aucune information sur le berceau de l’humanité. Pour ce qui concerne l’origine de l’Homme, au regard de la complexité des modèles et concepts actuels (cf. supra), ne nous berçons pas d’illusions : nous ne trouverons jamais LE berceau de l’humanité puisque cette dernière a une origine multiple.


Henri Breuil (1877 - 1961), prêtre catholique et préhistorien français connu sous le nom de l'Abbé Breuil. Il fut précurseur de la paléoanthropologie moderne, à une époque où le "berceau de l'humanité" était envisagé en Asie. Il est l'inventeur, déjà, de la formule "berceau à roulettes"




Brigitte Senut (1954 -    ), paléoanthropologue française, co-inventeure de Orrorin tugenensis.

Une conférence en ligne dite à Paris en février 2015



"Berceau" de l'humanité, la métaphore est belle, mais elle cache la réalité scientifique de la paléoanthropologie. A partir de quelques traces, de quelques dents, quelques os, rarement un crâne, les paléoanthropologues constituent et améliorent une théorie certes largement incomplète mais dont le cadre est solide. Ils lèvent le voile sur quelques pans de nos origines.  Au sein de cette théorie, les controverses sont légion et nécessaires : elles permettent de compléter les connaissances. Mais elles ne remettent en général pas en cause le cadre établi, n’en déplaise aux sociétés de production, dont le métier aussi est de vendre du 52 minutes, quitte à transformer une telle controverse en révolution scientifique de premier ordre. 


Vulgarisation, entre recherche scientifique et communication

Vulgarisation, communication scientifique, média : le carrefour de tous les dangers

52 minutes pour explorer la question du continent Européen comme berceau de l’humanité pourraient suffire à donner plus de contexte, de perspectives scientifiques, historiques et méthodologiques à la problématique, peut-être au détriment du rythme et des images divertissantes propices à capter l'attention du spectateur. Mais qu'attend le spectateur de ce type de documentaire ?  


Même si nos connaissances du système « production audiovisuelle » sont limitées, nous postulons que non. Il s’agit de faire un « docuvertissement », à partir de découvertes récentes et en effet très intéressantes. Les chercheurs, souvent très spécialisés dans leurs laboratoires respectifs, en publient quasi quotidiennement. Par expérience, nous savons que les questions des origines passionnent le public, particulièrement celle de l’univers et de l’espèce humaine. La recherche mise en avant ici contribue en effet à éclairer nos origines, elle apporte des éléments de réponse sans faire trembler le cadre scientifique et le modèle « classique » dans lequel elle s’insère finalement parfaitement bien.

De son côté, la société de production reste attentive aux aspects pédagogiques, aux sources, les recherches sont fiables et plutôt bien vulgarisées mais elle veille probablement plus à la communication et aux stratégies permettant de divertir d’une part, et de vendre le produit, le projet d’autre part.

Nous avons vu ici les impacts de cette communication sur quelques aspects du documentaire, le titre en est révélateur. « De la potentielle proximité de Graecopithecus avec les homininés  du Miocène supérieur en Europe » (traduction littérale de la publication scientifique supra), c’est moins vendeur…

A l'heure où l'idée (stéréotypée ?) de l'Afrique comme berceau de l'humanité est très populaire, pour arte-TV, chaîne culturelle à vocation européenne, ça sera : L'Europe, le berceau de l'humanité ? . Dis-donc Coco, le point d'interrogation, tu peux pas le faire plus petit histoire de mieux faire le buzz ? 

 

Les scientifiques : des femmes et des hommes comme les autres

Du côté des chercheurs, dans les laboratoires, les enjeux financiers et de communication sont également devenus des enjeux forts et liés. Le système actuel de la recherche publique incite les laboratoires à publier plus et plus vite (publier ou périr) pour obtenir de la visibilité scientifique et des financements. Ce besoin de visibilité peut aussi passer par la communication. Le débat communication scientifique / médiation scientifique ne sera pas abordé ici. 


Ainsi, dans un raccourci un peu rapide, contribuer à un documentaire grand public pour un projet à fort impact médiatique peut être une opportunité pour un laboratoire d’améliorer sa visibilité et part la même ses ressources financières. A la fin de ce documentaire, les fossiles, extraits de roche argileuse, semblent être très prometteurs sur le plan scientifique. Ils apporteront probablement à la chercheure des éléments pertinents au service, ou à l’encontre, de son hypothèse. De nouvelles connaissances seront tirées de ces pierres. Nous comprenons les probables grandes difficultés pour le laboratoire à obtenir des financements pour un chantier de fouille sur un site de singe datant de 10 Ma ou 8 Ma en Bulgarie…  

Men of science, 1807, Zobel et Walker

Ce qui constitue d’ailleurs l’un des biais du système « science » depuis … des siècles probablement. Il est en général plus facile d’obtenir des financements pour tester une hypothèse académique (fouiller en Afrique de l’Est dans notre cas par exemple) que pour interroger une hypothèse plus audacieuse (fouiller en Bulgarie sur les traces de nos ancêtres…).  Dans le cas de la paléoanthropologie, il faut aussi compter avec la situation géopolitique mondiale (des fouilles en Syrie ? au Tchad ? au Mali ?).

Les chercheur.es sont des femmes et des hommes comme les autres, tous et chacun pétris d'expériences, de force et "en même temps" de faiblesses. Enjeux de renommée, d’ego, de pouvoir, système parfois proche du mandarinat, pressions financières : autant de biais possibles qui nuisent à la production d’une recherche scientifique sereine qui ouvrent d'autres voies vers la communication, pour le pire et le meilleur. Dans ce contexte, il est également plus valorisant, dans tous les sens du terme, de chasser du fossile sur la lignée humaine que sur la lignée du chimpanzé et du gorille, quitte à ré-interpréter les fossiles.

Caricature issue de www.kassataya.com

Et depuis quelques décennies, les recherches ayant vocation d’améliorer les connaissances sans espoir de débouchés industriels ou technologiques (quelle appli, quel médicament sur les traces de Lucy ou des dinosaures ?) ont toujours plus de difficultés à maintenir des conditions de recherche satisfaisantes.


A vous d'avoir envie d'apprendre : soyez curieux !

Par sa méthodologie (validation par les pairs, scepticisme, démarche collective ouverte), la recherche parvient le plus souvent à éviter les dérives. Depuis le début du siècle, les démarches se font à nouveau interdisciplinaires, gageons que les Sciences Humaines et Sociales trouverons leur juste place dans les laboratoires de tous les champs scientifiques, les technologies et la puissance de calcul informatique autorisent de grandes avancées dans de nombreux domaines scientifiques. 

La chercheure partipe-t-elle au final cut ? Quel droit de regard ?

La plupart des scientifiques mènent leurs recherches de façon très rigoureuse et très humble face à l’immensité de la tâche. De plus en plus souvent, les chercheurs eux-mêmes se plient à l’exercice de la médiation, apprennent à partager leurs connaissances complexes avec le plus grand nombre.



Pour ce qui concerne la paléoanthropologie, tomographie, IRM et résonnance magnétique, étude fine des sédiments, des pollens fossiles, reconstitution des paléoclimats et paléopaysages, satellites et drones au service de la géologie, bases de données partagées, etc. les progrès sont nombreux. Les fossiles s’accumulent, les modèles s’affinent dans l’attente de la prochaine théorie. A quand des australopithèques en Europe ou en Asie ? A quand une technique fiable de récupération et interprétation de l’ADN de Lucy ou même de Graecopithecus ?

 


Dans le contexte de la production d’un film documentaire, quand la recherche rencontre la communication, les médias et d’autres sortes d’enjeux, le spectateur doit pouvoir interroger le discours et les images pour trouver sa juste place au curseur, entre connaissances et communication (outre les maladresses de traduction, d'images, etc.)

C’est au spectateur, attiré par ce type de divertissement, d’interroger son propre niveau de curiosité et de décider quels sujets et jusqu’à quel niveau de connaissances il souhaite s’investir. Ces documentaires sont d’excellents supports pour assouvir mais aussi aiguiser la curiosité. Mais attention, un peu de curiosité peut engendrer une très grande curiosité.

Soyons curieux, restons vigilants !

Les bidochons sur internet - Binet

 


Le but des documentaires est de partager les découvertes récentes à un public qui ne les aurait pas intégrées sans ce vecteur. Il est donc primordial, pour créer des vocations, de vulgariser ces informations. Quel enfant n’a jamais rêvé d’être paléontologue après avoir visionné un reportage sur les dinosaures ?

Une fois le désir d’approfondir le sujet attisé, il sera tout à fait possible d’approfondir les connaissances par le biais des Internet, expositions scientifiques, Fête de la Science (les associations de médiation scientifique sont nombreuses à faire un travail de qualité) ou mêmes études universitaires.

Etre capable de se forger son propre
"EduScore" ?

Acceptons que l’approximation, douloureuse pour certains, soit un mal nécessaire pour attirer le plus grand nombre vers la science et la démarche scientifique. Sur un plan didactique, il est pertinent de partir de connaissances simples, connues du grand public. Mais comment ne pas alimenter les idées simplistes ? Quels chemins pour guider les spectateurs, améliorer leur culture du sujet, quelques soient leurs connaissances initiales ? De chaque nouvelle découverte émerge de nouvelles problématiques... Et comment reprocher à la production du documentaire quelques « oublis » alors que les chercheurs même ont cette tendance très humaine à la subjectivité. La nature de l’Homme ne veut-elle pas des réponses simples à des questions simples ?

Et gageons que le téléspectateur et l'internaute de 2020, harassés de fake news et théories du complot, développent un sens critique face aux informations qu’ils reçoivent. S'agissant d'arte-TV, la vigilance est peut-être moins présente...

Enfin, concernant les reportages de sciences, une solution simple et efficace serait d’imaginer un curseur qui mesurerait en permanence la pertinence scientifique permettant ainsi au spectateur de connaitre en temps réel la rigueur scientifique inhérente aux discours et images proposées. 



A l'attention des chargés de programmation d'Arte-TV  :

Du point de vue d'Arte-TV, de sa ligne éditoriale et sa responsabilité éducative (liée à son image de qualité, justifiée par ailleurs), il en faudrait peu pour faire acte de culture scientifique via une émission courte et conviviale (type YouTube par exemple) pour une mise en contexte et en perspective ludique et multisupport ( passage par les arts et la pop culture - peinture et street-art, littérature et BD, musique et chanson, la philosophie, l'histoire, etc.) et mettre la science en dialogue et en culture. Pour qu'enfin il ne soit plus besoin de préciser scientifique quand il s'agit d'évoquer cette approche rationnelle et universaliste du monde qui nous entoure, qui fonde nos sociétés désormais liées par les défis globaux. 

Et qui oriente au quotidien nos comportements individuels et collectifs, nos sociétés et communautés. Rien moins que notre culture, désormais partagée par des milliards d'individus de la dernière espèce d'Hommes sur terre, cette culture nativement mondialisée et humaine, à l'image de la recherche en paléoanthropologie. 




Une proposition collective de l'équipe Gulliver : 

Salomé Michelard, Mathilde Lecanuet-Corvoisier, Julie Pala, Eléa de Robert, Sébastien Bruley, Lénaïc Fondrevelle


(re)Sources(complémentaires) : 

- Dossier pour la Science, Sur la trace de nos ancêtres, 3e trimestre 2007, notamment art. Les bipédies multiples des hominidés, Gilles Berillon et François Marchal et La planète des singes du Miocéne, David Begun.

- Podcast : La paléoanthropologie, une science pas si fossile, France Culture, La méthode scientifique, 19 février 2018

- Vidéo : Des grands singes, des Hommes et des berceaux à roulettes, Brigitte Senut - Musée de l'Homme "hors les murs", 5 février 2015